Civilisation


Il était une fois dans un champ de blé, un épouvantail vêtu d’un long manteau noir, la tête faite de paille roulée. Le sommet de sa tête arborait un chapeau noir, sur le bord, arrondi. Ses pupilles en compacts disques tournées vers le ciel imploraient l’astre nocturne de le sortir de son carcan. En cette fin de saison, le vent changeant commençait à chasser l’été. Ses bras vides de matières dansaient au rythme des rafales. Son pic de bois planté dans le sol semblait avoir abandonné toute vie à ses pieds. La terre labourée attendait patiemment la prochaine saison pour reverdir. Un courant d’air intense passa entre la paille de sa tête lui soufflant une surprenante idée. La nuit venait juste de tomber, le regard vissé depuis de longues années vers la Lune brillante. L’épouvantail la supplia de l’aider à sortir, ne serait-ce qu’un instant, de cette posture statique. Il lui expliqua sa désolation d’être à tous temps exposé jusqu’à l’usure de ses yeux. Prétextant que la torpeur de la nuit endormait naturellement les volatiles alors que lui n’avait aucune possibilité de fermer ses paupières absentes. Il l’implora avec force. La lune fit souffler une brise plus fraîche, pour l’avertir que la chaleur de son vœu était réalisable malgré l’imperfection de sa réalité. Elle siffla à travers ses épis : » qu’il découvrirait la vérité par lui-même. »

Soudain, un nuage dense vint cacher un bout de rondeur de Lune, ternissant encore plus la nuit. Transformant le reflet des mottes de terre, en ombres rampantes, intrigantes et inquiétantes. Dans le ciel, des ombres agitées se rapprochaient. Proches de l’épouvantail, quatre corbeaux en descente vertigineuse entamèrent un piquet. Il soupira, pensant que ces corvidés venaient dormir sur sa croix d’épaules et ainsi l’empêcher encore une fois de rêver.

Un corbeau se posa furtivement sur son épaule et lui susurra : « tu souhaites découvrir la civilisation, nous t’y emmenons ! » L’épouvantail se sentit harponné par ses bras. Son corps de paille se souleva dans l’immensité de la nuit, laissant sa désespérance pour cette fois. Les corbeaux volèrent en ligne droite vers les lumières de la ville à quelques kilomètres de là. L’épouvantail était heureux de parcourir ce chemin qu’il n’avait jamais imaginé comme tel. Arrivés au-dessus des toits et des routes éclairées, les corbeaux desserrèrent leurs serres. L’épouvantail chuta longtemps, très longtemps,tel un pantin désarticulé avant d’atterrir abruptement sur un sol dur comme de la pierre. Son corps fit un unique « flop » au contact du sol. Une poussière d’épi s’échappa de son manteau sombre. La ville endormie n’entendit rien de ce fracas surréaliste.

L’épouvantail se leva légèrement groggy par l’atterrissage. En étudiant son corps, il comprit que la Lune en plus d’avoir exaucé son vœu l’avait doté de la capacité à se mouvoir. Ses yeux plastifiés irradiaient, de traits lasers, les lumières vives de la ville. Il observait le bourg, des maisons en linéaires, les réverbères furieux pointaient eux aussi leur impatience vers le ciel. Il chemina le long cette route. Tout lui plaisait, tout trouvait grâce à ses yeux en pensant à l’intelligence de l’homme qu’il admirait, car il avait su emplir chaque espace d’un objet, de lumières, de quelque chose d’utile à ses yeux. Soudain l’épouvantail sentit quelque chose bouger dans son ventre de paille. Cela le chatouillait et il poussa un petit cri : « Qu’est-ce donc ? »

Une petite tête grise, des moustaches fines autour d’un nez rose, des yeux bruns sortaient d’entre deux boutons de sa chemise. Elle lui dit :

– Épouvantail, tu aurais pu m’avertir de ce voyage. Je suis en train de faire mon nid dans tes épis de blé et toi tu te promènes. Heureusement que ton ventre est suffisamment fourni parce que l’atterrissage était rude. Ne serais-tu pas un peu égoïste ? J’attends des petits, non de dieu !

– Tu as fait ton nid dans mon ventre, comment, depuis quand ?

– Depuis la fin septembre, je travaille dans ton ventre. Tu n’as rien remarqué, obnubilé à implorer la lune. Et puis, il y fait chaud, et quelques grains y sont encore. Je peux me concentrer sur mon travail de future mère. Au moins, je ne risque pas de choisir un épi empoissonné lors de ma quête de nourriture. Dans ton ventre, aucun épi n’a été aspergé de produits mortifères. Tu es trois en un. Alimentation, maison ainsi que protection. Épouvantail, tu es dans la civilisation. Que veux-tu y faire ?

– Découvrir, voyager, vivre, atteindre l’horizon qui me rit au nez, chaque jour. Depuis dix années j’attends. Je vois et j’entends, sans comprendre ces bruits au loin. Tout comme ces points qui bougent sans moi. La civilisation est vie. Dans mon champ morne, je suis transparent. Il n’y a que les corneilles et autres animaux ailés qui s’agacent de ma présence silencieuse dans ce champ.

– N’es-tu pas fou, la civilisation n’est pas faite pour un être comme toi, n’y pour moi. C’est dangereux ici. Même si tout te paraît calme et serein, de grands dangers te guettent.

– Tu racontes n’importe quoi, souris. Tout est calme ici. Calme et beau ! Fais ton nid et laisse-moi découvrir cette ville. Je te tolère en tant que passagère clandestine. Tu ne m’as jamais demandé mon autorisation, alors chut !

– Soit, épouvantail ! je connais trop bien la ville pour me sentir sereine à cet instant. Je vais m’occuper de mon nid. Reste sur tes gardes, car tu n’es plus tout seul.

La souris retourna au creux du ventre de paille. L’épouvantail poursuivit son chemin. Au bord du trottoir, il s’arrêta devant un lampadaire où des papillons de nuit se cognaient. Il s’interrogea sur la raison d’un tel acharnement à vouloir entrer dans la lumière. Il regarda au pied de métal, et vit des corps ailés éteints. Une pointe de tristesse l’embruma. Ne trouvant pas de réponse à ce fait, il regarda vers son ventre et interpella la souris. Elle devait avoir une réponse, car plus érudite sur ce monde qu’il découvrait à peine. Sans sortir de son entre, elle lui expliqua que c’était la lumière qui les attirait. Les papillons impatients aveuglés par celle-ci oubliaient que la lumière est également chaleur mortifère. Ainsi lui disait-elle, « les papillons se brûlent les ailes et terminent au sol pour y mourir. Elle rajouta que la nature n’était pas forcément intelligence, tout comme la civilisation ! » Continuant son chemin, son voyage ne lui ramenait que des points d’interrogation, sans réponses.

Bientôt, l’aube se dessina et la Lune fatiguée commença à descendre son astre, pour s’effacer dans l’horizon pâle du lever de jour. Déjà quelques véhicules pressés d’arriver au bout de la route circulaient, l’épouvantail se dit : « la nuit s’en va ! » Pris de panique devant l’agitation qui enflait au fil des minutes, il interpella la souris :

– Souris, l’aube se lève, j’ai peur. La civilisation s’agite. Je crois que je me sentirai mieux dans mon champ. Toi qui connais ce monde, aide-moi à retrouver mes terres !

– Sais-tu ce que tu veux réellement ? Il y a deux minutes, tu supplies la Lune de t’emmener vers l’horizon et maintenant tu as peur ! Je peux juste te dire de continuer à marcher, tu verras bien où tes pas te mènent !

Ses chaussures mal ajustées raclaient le bitume comme un râle de fin de vie. Au coin d’une rue, un passant promenait son canidé passivement, s’imprégnant du petit jour. Il aperçut une ombre furtive alors que son chien, ayant déjà capté l’odeur de l’étrange, grogna. Une voiture éclaira l’épouvantail furtivement. L’homme effrayé par ce qu’il vît lâcha la laisse de son animal. Le chien courant et aboyant en direction de l’épouvantail ignorait les ordres de son maître. La souris était restée sur ses gardes. En voyant l’ombre qui courait vers eux, elle comprit de suite le danger. Elle ordonna à l’épouvantail de fuir. L’épouvantail se mit à courir aussi vite qu’il le pouvait. Le chien à leur trousse les rattrapait aussi vite que ses épis s’envolaient. Le danger se rapprochait. La souris lui ordonna de traverser la route.

Terrifié, il sauta le trottoir, bifurqua sur sa droite. Au milieu de la route, un bus rouge déboula, la lumière de ses phares l’aveugla. L’épouvantail fut figé dans une posture de terreur. La souris sans attendre l’impact retourna au cœur de son nid.. Bouang, l’impact. L’épouvantail fut chassé de la route par la carrosserie imposante du bus et atterrit tel un chiffon sur le bas-côté. Le chauffeur n’avait rien remarqué.

La civilisation avait repris ses droits. Un bruit de poubelles secouées se rapprochait. Le camion-benne s’arrêta devant le tas d’épis habillé. Le ripeur pestait : « Décidément, les gens jettent vraiment n’importe quoi. Un épouvantail en ville. J’aurai tout vu ! » Il avait beaucoup de travail, en cette matinée. Le ripeur jeta sans ménagement l’épouvantail dans la benne qui le tassa avec sa presse.

En fin d’après-midi, le camion-benne vida son chargement dans une décharge à ciel ouvert, à l’extérieur du bourg. L’épouvantail avec difficulté reprit connaissance. Il essaya de deviner où il se trouvait. Il ne parvenait pas à se lever. Son corps inerte était taché d’immondices visqueuses et liquides en tout genre. Il humait une odeur nauséabonde. Cherchant comment se dépêtrer de cet endroit, la souris sortit de son ventre pour s’enquérir de son état. Elle était soulagée de le revoir certes abîmé, mais en vie. Elle lui expliqua que la raison de son voyage était certainement un apprentissage et qu’il devait attendre la nuit pour interpeller l’esprit de bonté de la lune.

À pas de velours, la nuit faisait tomber son voile sombre sur la décharge. La Lune remontait son humeur dans le ciel alors que le soleil s’effaçait. Les étoiles sillonnaient le ciel obscurci dans une irrésistible apparence d’infini. Les yeux grands ouverts, il observa la Lune s’arrondir. Il l’a supplia : « Aide-moi, je veux retourner sur mes terres originelles, je t’en supplie ! » Un croassement, deux, puis quatre se rapprochèrent, telle une armée bien dirigée, vers l’épouvantail. L’astre l’avait entendue. Il ferma les yeux et expira de soulagement. Il remercia la lune en lui promettant de ne plus faire de vœu aussi irrationnel.

L’épouvantail fut arraché de ce tas d’ordures et l’irrésistible ascension vers le retour aux sources commença. Dix minutes plus tard, il fut lâché sèchement au-dessus de son piquet. Il se retrouva planté à nouveau sur cette terre vide de vie, ses yeux orientés vers la Lune. Elle décida que la sanction du bus n’était pas assez sévère pour ce rêveur impertinent. Avec un fort courant d’air lunaire, elle lui infligea sa sanction. Une rafale sèche et sévère fit tomber la tête de l’épouvantail vers le sol. Désormais, il n’avait que ses pieds à mirer. Quelques semaines plus tard, son ventre s’arrondit. Des souriceaux naîtront bientôt, très bientôt. La vie reprenait son droit, naturellement.

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